La double vie d’Antoine Berlin

Une organisation rythmée et victorieuse

  • lundi 29 juillet 2019

Photo via le GF Mont-Ventoux

 

Le 16 juin dernier, soit un jour avant les pros, il a levé les bras en haut de l’un des sommets les plus mythiques de France. Pour avoir suivi le direct vidéo proposé par Nicolas Garcera, on peut confirmer que son allure fut impressionnante ! Ce cyclosportif qui enchaîne en plus de ce triomphe d’autres performances remarquables, c’est Antoine Berlin. Le vainqueur de la GF Mont-Ventoux jongle entre ses exploits sportifs et Monaco, et son autre vie en tant que salarié à Paris pour ASO.

Comment allier deux activités aussi prenantes l’une que l’autre, qui demandent chacune d’elles des habitudes et des contraintes bien différentes ? Le pensionnaire de la Chadam Cycling Team va nous le dévoiler.

 

  • Bonjour Antoine, félicitations pour avoir dompté le Géant de Provence comme pour l’ensemble de ta carrière de cyclosportif ! Si tu devais définir cette année en quelques mots-clés, quels sont ceux qui résumeraient ce qui te représente comme ce qui est important pour toi ?

Bonjour aux lecteurs d’Au bon dossard ! C’est vrai que cette année 2019 est déjà très réussie pour moi ! Les deux mots qui la résumerait le mieux sont : abnégation et nouveauté !

« Abnégation » car je suis un acharné de travail ! J’ai un entraînement très méticuleux, que j’adapte en fonction de mes contraintes professionnelles. Je vis à Paris et travaille près de dix heures par jour, donc je n’ai pas le temps de sortir mon vélo en semaine. Alors chaque matin je me réveille à 6 heures pour effectuer un premier entraînement sur vélo en salle du CMG, et j’y retourne le soir en sortant du boulot à 20 heures. Cela me donne un volume d’entraînement d’environ dix à quinze heures par semaine. Et tous les jours depuis mes débuts dans le vélo (il y a deux ans), je garde cette optique de progression qui m’a donnée une véritable confiance. Cette année, chacune des courses auxquelles j’ai participé, je prenais le départ pour gagner, alors que l’année dernière (pour ma première année dans le cyclosport), je me satisfaisais de jouer juste les premières places.

Le deuxième mot : « Nouveauté » parce que j’ai changé d’équipe cette saison pour rejoindre Chadam Cycling Team, une équipe cyclo récemment créée (par Damien Chaillan) qui a un super état d’esprit. Et c’est la première chose qui m’a séduite dans ce projet : chaque membre de l’équipe est avant tout là pour partager des valeurs, peu importe le niveau de chacun. On adore tous se retrouver sur les cyclos, car on déconne et on créer toujours des supers souvenirs.

 

  • Peux-tu nous décrire ton week-end passé à Vaison-la-Romaine en juin dernier pour participer – et remporter – la GF Mont-Ventoux ?

La Granfondo Santini Mont-Ventoux est une cyclo de très très haute qualité. J’ai eu la chance de participer à de très belles cyclos (en Chine, à Tahiti ou en France comme la Marmotte, l’Étape du Tour etc…) et je peux dire que le retour d’expérience de cette épreuve est extraordinaire. Il y a un immense village départ à Vaison-la-Romaine, avec beaucoup d’exposants réputés, de l’ambiance et aussi un sac coureur très bien garni (notamment avec un maillot de haute qualité). Que ce soit l’organisation ou la logistique, tout est vraiment impressionnant, avec le moindre soucis du détail. Par exemple à chaque ravitaillement, le participant peut profiter de bidons et gels « à la volée », ce qui est un atout considérable lorsque l’on joue les premières places. Aussi, la sécurité du parcours est excellente et les paysages sont magnifiques.

En ce qui concerne le déroulé de ma course, je savais que j’avais un peu la « pancarte » de favori, donc je ne pouvais pas attaquer de trop loin. Et quand mon coéquipier Thomas Terrettaz est parti en échappée avec neuf autres coureurs, je me suis dit que c’était aussi l’occasion de me décharger du poids de la course, surtout que j’étais convaincu qu’il pourrait jouer la victoire (Thomas est un excellent coureur, ancien stagiaire AG2R, il a notamment terminé quatrième de l’Étape du Tour en 2016, et a gagné les championnats de France Master cette année).

Au pied du Mont-Ventoux, les ardoisiers nous annonçaient 6’15 de retard sur les dix échappés… Et pour être honnête, je pensais à ce moment-là que toutes mes chances de victoire étaient anéanties. Mais je me suis dit que je pouvais tout de même aller chercher le meilleur résultat possible et faire une belle montée.

Au fur et à mesure des 21 kilomètres d’ascension, je rattrapais les échappés un à un, puis arrivé au Chalet Reynard (à sept kilomètres du sommet) je n’avais plus que 2’30 sur mon coéquipier Thomas qui était alors en tête de course.
J’ai réussi à le rejoindre à trois kilomètres du sommet et je lui ai proposé qu’on finisse ensemble. Il m’a dit de ne pas l’attendre car il avait peur que ça revienne de l’arrière. J’ai donc poursuivi mon effort jusqu’à l’arrivée. J’étais fier de franchir la ligne en premier, car gagner en haut du Ventoux était un de mes objectifs de l’année.

 

Le sommet du Ventoux en point de mire – Photo : Sportograf.com

 

  • Lorsqu’on l’emporte ainsi, est-ce que tous les efforts cumulés pour en arriver là défilent dans la tête ?

Pendant la course, je ne pense pas à tout ça et je dirai même plutôt que j’essaye de faire le vide dans ma tête. Je reste très concentré sur l’effort et j’essaye d’avoir des pensées positives, malgré la douleur.
Mais dans le Mont-Ventoux, je vous avoue que j’avais un vrai boost au moral lorsque je remontais un par un les concurrents partis dans l’échappée.

 

  • Justement, comment as-tu fait pour acquérir un niveau qui te permet de briller ainsi sur de nombreuses cyclos ?

J’ai un bon niveau en course à pied (30’29 sur dix kilomètres et 1h08 sur Marathon à l’âge de 19 ans) qui m’a permis de participer à de nombreuses compétitions internationales pour Monaco (Championnats d’Europe et du Monde). En 2016, je rêvais de participer aux JO sur Marathon mais j’avais accumulé beaucoup trop de blessures les années précédentes et mon corps ne pouvait plus supporter les quantités d’entraînement nécessaires pour évoluer à un tel niveau.

J’habitais déjà à Paris (je suis arrivé ici pour travailler chez Amaury Sport Organisation en 2015), donc pour m’entretenir et garder la forme, je me suis mis à faire des séances sur des vélos en salle de sport au CMG. J’y effectuais des exercices similaires à ce que je faisais en course à pied, c’est-à-dire un mix entre endurance et séances d’intensités sous forme d’intervalles.

Mais le déclic a eu lieu en Mars 2017 : A.S.O organisait le Paris-Nice Challenge (une cyclo un peu sur le même modèle que l’Étape du Tour) et j’ai décidé de m’y préparer et y participer car le parcours passait devant la maison de mes parents à Nice. Dans la toute dernière montée, je me suis accroché à la roue de Cédrick Dubois sans savoir qui il était (Champion de France Master, et tout récent vainqueur de l’Étape du Tour 2019). Il m’a lâché dans les deux derniers kilomètres mais à l’arrivée, il était curieux de savoir d’où je sortais. Je lui ai donc expliqué ma situation et il m’a alors vivement conseillé de prendre une licence de cyclisme. Trois mois plus tard, je participais à ma première Étape du Tour (en 2017), et j’y terminais dixième.

 

  • Le lendemain de ta victoire, les pros s’y sont affrontés pour une première édition d’une classique inédite en France : la Mont-Ventoux Dénivelé Challenge. Est-ce que ça t’a donné des idées, des envies de rouler à leurs côtés ou en DN1 ?

J’étais au départ de la course le lendemain (en tant que spectateur), et je n’avais qu’une seule envie : prendre part à la course et me confronter aux pros !
On me demande souvent pourquoi je n’essaye pas de passer professionnel, ou bien au moins courir en élite (DN1). Mais je réponds toujours la même chose : mon mode de vie aujourd’hui ne me permet pas de courir sur le circuit fédéral. Je travaille près de 45 heures par semaine, et je pose mes jours de congés pour aller sur des cyclos. Je pense avoir une vie équilibrée ici à Paris avec un travail qui me plait, une copine et une famille que j’aime, ainsi que des amis avec lesquels je sors régulièrement… Tout ça n’est pas simple à gérer au quotidien mais c’est un équilibre qui me plait car je pense m’épanouir dans mon sport comme dans ma vie.

Néanmoins, si un jour j’ai l’opportunité de courir au plus haut niveau cycliste, j’y réfléchirai car ce serait aussi l’occasion d’exploiter mon plein potentiel.

 

Photo : Instagram d’Antoine Berlin 

 

  • En parallèle, tu travailles donc pour ASO ; quelles y sont tes missions ?

Je suis attaché commercial droits TV. Cela signifie que je suis en charge de commercialiser toutes nos épreuves télévisées auprès des chaînes TV internationales. Nous sommes quatre dans l’équipe droits TV et nous nous répartissons les clients par territoire (je suis responsable Europe). Notre rôle est de s’assurer que toutes nos épreuves (Tour de France, Rallye Dakar, Marathon de Paris, Voile etc…) soient télévisées et dans des bonnes conditions.
90% de mon travail s’effectue depuis nos bureaux à Paris, mais il m’arrive de me déplacer sur nos épreuves. J’ai notamment eu la chance de partir à Tahiti, en Argentine, au Pérou, en France sur le Tour, aux Sables d’Olonne sur le Vendée Globe etc…

 

  • En parlant d’ASO, le Tour de France vient juste de se terminer. As-tu eu le privilège d’assister à quelques étapes ?

Oui j’ai cette chance-là ! Chaque année, il m’arrive d’aller sur le Tour de France pour inviter des clients. Il y deux ans j’étais dans les Alpes, l’année dernière dans les Pyrénées et cette année sur les Champs Elysées. Je ne me lasse pas d’aller sur le Tour, car même si le travail sur place n’est jamais de tout repos, c’est très plaisant d’évoluer dans cet environnement de travail qui est avant tout la plus grosse fête mondiale autour du vélo.

 

  • Quels sont les coureurs que tu connais ou que tu admires le plus dans le peloton ?

Je ne connais que très peu de coureurs professionnels car j’ai moins de trois ans de pratique du vélo. Quand je rentre chez moi dans le Sud, il m’est arrivé d’aller courir avec Nicolas Roche (Sunweb), Rémy Rochas (Delko Marseille Provence) ou Victor Langelotti (Burgos BH). Ce sont tous des chics types avec une super mentalité.

 

  • Le 21 juillet s’est déroulée l’Étape du Tour entre Albertville et Val-Thorens. Que représente cette course pour toi ?

C’est LA course qui me fait rêver, c’est presque une obsession. Chaque jour où je vais à l’entraînement, j’y pense. C’est devenu une référence pour chaque cycliste amateur, c’est un peu le révélateur de son niveau. Et le fait que je travaille pour ASO me donne encore plus l’envie d’y réussir car je suis énormément encouragé par mes collègues.

 

  • Tu t’es donc classé troisième de l’Étape du Tour, remportée par Cédrick Dubois, coéquipier de notre partenaire de Bike-Vélo-Test – Stéphane Cognet, de la Team GranFondo France. Comment s’est déroulée ta course ?

À froid, je dirai que je suis satisfait d’être sur le podium car en tout début de saison, j’avais annoncé que je visais un top cinq. Mais ces dernières semaines, tout s’était déroulé parfaitement dans ma préparation et j’arrivais au départ pour jouer la victoire. J’étais dans mon meilleur état de forme et je savais qu’à la pédale personne ne me décrocherait dans les côtes.

Durant la course, tout s’est déroulé parfaitement, j’étais en tête tout le long jusqu’à la dernière descente, à la bascule de la côte de Longefoy. Je l’avais repéré la veille et je l’avais déjà trouvé très dangereuse. Aussi, j’ai eu un problème avec ma roue arrière et mes patins qui s’étaient un peu déréglés lors de ma chute à la Marmotte (deux semaines plus tôt). Heureusement, Alexis Gouin et Damien Chaillan (mes coéquipiers de Chadam Cycling), ont réussi à tout me réparer la veille, mais le jour de la course je n’étais pas à l’aise sur mes freins et donc assez apeuré dans les courbes.

J’ai donc pris « un tir » dans cette descente, en perdant le contact avec la tête de course. Au pied de la dernière montée de Val Thorens, j’avais déjà perdu trois minutes sur la tête de course, composée de tous les favoris.
J’ai entamé le pied aux alentours de la 25ième position, et je me suis mis dans le même état d’esprit qu’au Mont-Ventoux ou l’Alpe d’Huez en me disant : ça passe ou ça casse. J’ai donc mis un gros tempos dès le début et je rattrapais le concurrents un à un. À dix kilomètres du sommet, je me suis même retrouvé deuxième avec en point de mire Cédrick Dubois. On m’a annoncé un écart de 45 secondes mais je savais que ça allait être compliqué car j’étais déjà sur la réserve.

À cinq kilomètres de l’arrivée, je commençais à cramper et à manquer de force. Le troisième (Tim Alleman) m’a alors dépassé et j’ai essayé de m’accrocher. Mais je n’avais plus rien du tout dans le réservoir. J’ai réussi à sauver le podium en terminant au mental. D’ailleurs à l’arrivée, un de mes collègues m’a poussé une fois la ligne franchie, sinon je pense que je serai tombé d’épuisement.

 

Arrive de l’Etape du Tour – Photo : Instagram d’Antoine Berlin 

 

  • Avec le recul, es-tu satisfait d’être sur le podium mais pas sur la première marche ?

Avec le recul je suis satisfait oui, car on parle tout de même d’un podium sur l’Étape du Tour. Il y a deux ans quand j’ai commencé le vélo, j’aurais signé direct ! Mais d’un autre côté, je me dis que je n’aurais peut-être pas chaque année les jambes pour la gagner. Cette saison je me suis vraiment entraîné avec acharnement et je ne sais pas si je serai capable de m’infliger cette charge d’entraînement à l’avenir.

Néanmoins, je trouve ça sympa pour la petite histoire, de partager le podium avec le vainqueur Cédrick Dubois, qui est un peu mon mentor car c’est lui qui m’a amené au cyclisme.

 

  • Plus globalement cette saison, tu évolues au sein d’une structure récente : la Chadam Cycling Team. Peux-tu nous la présenter ?

Chadam Cycling Team c’est avant tout une bonne bande de potes ! L’équipe est née il y a un peu plus d’un an avec les membres fondateurs (Damien Chaillan qui est le manager, Jerome le Drogoff, Ronan Nicolas, Cyril Cornud). J’ai rencontré Damien à Tahiti lors de la Ronde Tahitienne (il y était pour faire la production vidéo, et j’y étais pour ASO) et nous avons tout de suite sympathisé. Il m’a expliqué un peu l’état d’esprit de Chadam, et j’ai adoré le projet.

Car nous sommes sept coureurs avec des niveaux et horizons très différents les uns des autres, mais on se soutient dans chacun de nos objectifs. Que ce soit jouer la gagne ou juste finir la course, on est tous là pour se faire plaisir et véhiculer les bonnes valeurs du cyclosport.

Aussi, nous avons de super partenaires qui nous soutiennent à fond dans le projet : Mavic, Stimium, Bryton, Nurtri-bay, La Coquillade Village Hotel-Spa.

 

  • Avec l’accumulation de tes bons résultats, tu es aussi sur le podium du classement Otakam ! Une application permettant d’évoluer les performances des cyclosportifs avec qui nous collaborons. Est-ce une motivation supplémentaire que de vouloir garder la tête du classement ?

Oui je suis fier d’être le leader Français, même si Adrien Guillonnet vient de me détrôner !

Mes résultats cette saison sont les suivants :
– 1er au Paris Nice Challenge
– 1er au Granfondo Nice Côte d’Azur
– 1er à la Corima
– 1er à la Granfondo Santini Mont Ventoux
– 2ième à la Time Megève Mont Blanc
– 3ième à l’Etape du Tour
– 6ième à la Marmotte (après avoir perdu 15 minutes suite à une crevaison).

J’espère pouvoir défendre la première place jusqu’à la fin de saison, même si je ne pense pas mettre plus de trois ou quatre dossards.

– Aperçus de l’application Otakam

 

  • Pour conclure, revenons à notre introduction après toutes ces précisions : comment parviens-tu à jongler aussi bien entre ta vie pro et ta vie de cyclo à haut niveau ?

C’est une simple question d’organisation et de choix ! Je fais beaucoup de concessions et j’essaye de maximiser mon temps. Une journée type c’est : lever à 6h30 et à 7h00 j’effectue mon premier entrainement au CMG. À 9 heures, je démarre ma journée de travail et je termine généralement aux alentours de 19h-19h30. Je me dirige alors vers mon deuxième entraînement qui termine rarement avant 22 heures. Ensuite je rentre à la maison et je retrouve ma copine pour diner, assez tard vers 23 heures. Il m’arrive souvent d’aller diner à l’extérieur au restaurant, à la fois pour gagner du temps, mais aussi car c’est l’un de mes rares moments disponibles pour voir mes amis.

Quand les week-end ne sont pas consacrés à des courses de vélo, j’essaye de passer le plus de temps possible à ma copine : on profite de la vie sociale et culturelle Parisienne et j’essaye aussi de me reposer car mes nuits de sommeil sont souvent raccourcies par mon emplois du temps.

 

  • Et quand tu as enfin un peu de temps libre, qu’aimes-tu faire pour te ressourcer ?

Ahaha , les gens qui me connaissent bien savent que ma passion en dehors du cyclisme c’est la Food ! J’adore sortir au restaurant et profiter de toute la gastronomie que peut offrir une ville comme Paris 😉 Comme je le disais juste avant, c’est aussi un moyen pour moi de voir mes amis quand je manque de temps.

 

Photo : Instagram d’Antoine Berlin 

 

Merci à Antoine Berlin pour ce mets copieux et détaillé. Nous te souhaitons à toi et à ton équipe de continuer à gravir les sommets empruntées par les cyclos.

Rédigé par

Natacha Cayuela
Natacha Cayuela

Passionnée de vélo depuis ses dix ans, Natacha est la fondatrice du site qui ravitaille le cyclisme. Elle est également l'auteur du roman La Bonne échappée, où l'univers de la Petite Reine est mis à l'honneur.

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